Rencontre avec Séverine Deneulin

Lors d’une courte escale chez ses parents, nous avons rencontré Séverine Deneulin. Originaire d’Houthem, cette professeure d’université s’est spécialisée en développement humain et justice sociale en lien avec les différentes religions. Le travail pour un monde plus juste implique le fait  qu’il n’y ait pas de séparation entre l’économie, le politique  et la spiritualité humaine.

IMG_1024 - CopieVous êtes aujourd’hui à Houthem, mais vous voyagez beaucoup ?

Mes deux lieux de prédilection sont l’Amérique latine et le Moyen-Orient. Cela fait 11 ans que je voyage chaque année en Palestine pour donner un cours sur l’étude du développement à l’Université de Bethléem. Chaque année, je travaille aussi à l’Université catholique d’Argentine et récemment, j’ai commencé une collaboration avec l’Université catholique à Lima au Pérou

Brièvement, pouvez-vous décrire votre parcours universitaire ?

En  1991, j’ai quitté le collège Saint-Henri de Comines afin d’aller à l’UCL pour faire une licence en économie. En 4e année, j’ai été en Erasmus pour l’Espagnol à Madrid. J’ai fait ensuite une maîtrise et commencé mon doctorat en macro-économie à Louvain-la-Neuve. Après, j’ai été à Oxford pour poursuivre l’économie en développement dont les cours n’étaient pas aussi importants à l’UCL.

Vous vous êtes intéressée au développement dans le Sud global, en lien avec les religions ?

Mon intérêt pour le développement est lié à un parcours personnel. Toutes les religions ont dans leur cœur l’Amour, la Compassion, la Relation au prochain, que ce soit dans l’Islam, le Judaïsme, le Christianisme. Mais comment communiquer? Cela se passe aussi par la solidarité au niveau des structures. Comme disait Don Helder Camara, cardinal brésilien, « Si je donne un pain à quelqu’un qui a faim, on me dit : je suis un saint ; mais si je me demande : pourquoi il a faim, on m’accuse d’être communiste. » C’est notre devoir de citoyen du monde d’interroger les structures pour avoir une vie digne.

Finalement, nous jugeons les religions sans vraiment les connaître !

Les trois grandes religions monothéistes ont un corps commun. La violence est aussi au sein du christianisme, quand on voit comment certains chrétiens se sont comportés dans l’histoire et même actuellement. Il y a peu de connaissance de l’autre. Je crois que les médias y ont beaucoup contribué. A la mi-juillet, deux Israéliens se sont fait torturer à l’Esplanade des Mosquées à Jérusalem, un site saint de l’Islam. Mais les médias ne disent pas les relations d’amitiés qui existent entre Israéliens et Musulmans: l’année passée, la police m’a fait sortir pas très gentiment de ce site parce que comme chrétienne, je priai. Pour me remettre,  je suis allée prendre un café dans un endroit où un juif et un musulman se rencontrent chaque jour. « Nous nous entendons bien. Tout le reste est de la politique. Nous voulons vivre en paix. On adore le même Dieu. Pourquoi nous bagarrer? » Pour moi, c’était un beau témoignage, après m’être fait éjecter du site de la mosquée, de voir un Juif et un Musulman s’entendre comme des frères. Ceci n’est pas le message porté par les médias. La violence vend plus de journaux que des messages de paix.

Est-ce que l’on retrouve le même message de justice sociale dans toutes les religions ?

Toutes les religions ont cette philosophie de venir en aide aux plus démunis. Certaines religions ont une pensée intellectuelle plus élaborée à ce sujet avec des structures différentes. L’Église catholique est unique en ce genre avec une structure qui permet à une personne comme  le pape d’en parler. Cela a un autre poids que le chef d’une mosquée d’une ville. Dans le monde occidental la plupart des religions sont en train de se hiérarchiser parce qu’il faut qu’une seule personne puisse parler au nom de l’institution et de la communauté. Les autres regardent les catholiques avec envie pour son institutionnalité. Par exemple : l’encyclique « Laudato si « (2015) sur « la protection de notre maison commune » est un document qui détermine l’enseignement d’une religion mais qui a aussi des répercussions ailleurs. En Angleterre, la « coalition globale sur le changement climatique »  regroupe des personnes de toutes religions  et des athées qui ont aussi des choses à nous enseigner en menant parfois une vie bien plus intègre que d’autres.

Est-ce que vous avez intégré des expériences d’un Vivre Ensemble dans le monde ?

Il a énormément d’initiatives. Le film-documentaire « Demain » montre des nouvelles initiatives qui émergent dans le domaine de la solidarité : il y a des pratiques au sein du monde économique dans des coopératives, des emplois dans des zones démunies. Dans le monde, il y a pas mal de projets de soutiens à l’agriculture avec une solidarité véritable qui ne se limitent pas à lever des fonds en Europe pour une coopération, mais qui surtout nous permetent de réfléchir aux causes du changement climatique.

Dans quels pays, la beauté de l’âme et du cœur des gens impressionne-t-elle?

Chaque pays est unique. J’ai un petit faible pour Bethléem et Jérusalem pour l’intensité de ces lieux. J’ai aussi une partie de mon cœur à Buenos Aires où j’ai vécu dans une communauté paroissiale dans une banlieue marginale. J’y mène un projet de recherche en collaboration avec  des paroisses. Les réalités sont plus dures dans des pays sortis de la guerre civile comme le Salvador. On ne sait pas la chance de pouvoir se balader en rue sans avoir peur. C’est un luxe de pouvoir marcher sans se faire attaquer par un gang ou l’autre.

Dans les religions, quelle  est l’importance de l’intergénérationnel entre enfants et personnes âgées ?

Chaque culture détermine une relation différente entre les générations. Dans la culture africaine, les aînés ont de l’autorité par leur âge. En Amérique latine, il n’y pas la culture de l’autorité par l’âge, mais il y a une culture d’entraide familiale. Mais, c’est la fille qui sera amenée à garder et à prendre en charge ses parents âgés. Dans les pays riches, les maisons de retraite sont l’expression culturelle d’une société qui prend en charge les personnes qui ont besoin de soins. Institutionnaliser les soins n’est pas négatif en soi. Mettre des enfants à la crèche permet de libérer la femme pour avoir un emploi.

Quelle serait pour vous le développement idéal des religions pour les années à venir ?

Dans une lettre, le pape François pose la question de la manière de survivre dans la maison commune qui est la planète terre. Le développement de l’être humain et celui d’une religion ne pourront se faire qu’en harmonie avec l’environnement. Si l’environnement n’est pas pris en compte comme la maison commune, notre frère ou notre sœur, comme dit Saint-François, n’aura pas d’avenir pour l’humanité. Si on continue comme cela, on prévoit la fin de la planète.

La communauté de Taizé est-elle un bon exemple de rapprochement de religion ?

Taizé est un bon exemple au point de vue œcuménique, pas vraiment au point de vue interreligieux. Un bel exemple de rapprochement des religions est celui qui s’est passé dans la foulée des attentats à Londres ou de l’assassinat du prêtre Jacques Hamel près de Rouen : des communautés chrétiennes,  juives et musulmanes prient ensemble. C’est le plus beau témoignage d’unité d’une humanité commune, dans une maison commune avec un Dieu commun.

Pouvez-vous donner votre propre expérience d’un rapprochement entre religions ?

Un exemple dans le monde académique : j’organise chaque année un séminaire sur « religion et développement »  avec des musulmans et de chrétiens de différents horizons. Nous commençons la journée par un temps de prière commun. C’est très poignant d’être ensemble dans la prière et dans la discussion académique et politique aussi.  Je vis cela depuis quelques temps. J’espère continuer encore plus, dès le mois d’août,  à l’Université Notre-Dame de South Bend près de Chicago. Il y a sur place un nouveau centre pour le développement entre les religions, ceci grâce à une importante donation d’une famille musulmane. C’est un bel exemple pour une action commune

Une dernière question : quel est l’avenir pour la religion catholique dans notre vieux continent européen ?

L’évêque de Bath, l’université anglaise où j’habite, disait récemment : « Si on ne change pas, nous allons être impertinents dans les dix années à venir ». Le défi est d’être ancré dans la tradition mais aussi de lancer le navire vers d’autres eaux. Le défi de l’église catholique est la restructuration totale dans le ministère ordonné. Je suis engagée dans le mouvement de l’ordination des femmes et des prêtres mariés. En Amérique latine, ce sont des communautés qui vivent, parce qu’au travers de prêtres absents, elles vivent « la prêtrise » de la communauté. Les laïcs et les religieuses locales encadrent la liturgie. Pour moi, c’est l’avenir. En Occident, si l’Église ne change pas au niveau structurel, elle deviendra impertinente malgré son développement social et environnemental.

Interview d’Édouard Debelder Houthem, le 22 juillet 2017

 

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